« Paradise » aborde frontalement un phénomène qui touche des milliers de familles : l’arnaque sentimentale en ligne. Le premier long-métrage de Jérémy Comte suit Kojo, un jeune Ghanéen, et Chantal, une mère célibataire québécoise, pris dans les filets de la cybercriminalité. Le film, présenté à Berlin, fait preuve d’une maturité rare pour un premier film.
Une plongée incisive dans le quotidien des brouteurs
Le scénario ne tombe jamais dans la caricature. Kojo se fait passer pour un quadragénaire séduisant afin d’extorquer de l’argent à des femmes seules. Il est lui-même un orphelin de père, abandonné sur une plage du Ghana. Jérémy Comte et son coscénariste Will Niava ont mené un long travail de recherche sur place. Cela donne une authenticité saisissante aux scènes de cybercafé, aux discussions entre jeunes escrocs et à la misère qui les entoure.
- Les victimes d'arnaques sentimentales sont naïvesfaux
Chantal n'est pas naïve, elle est malheureuse et isolée. Les arnaqueurs exploitent la solitude, pas la bêtise.
- Les brouteurs sont des monstres sans consciencefaux en partie
Kojo arnaque mais il doute et reste hanté par la culpabilité. Le film refuse le manichéisme.
- Les arnaqueurs utilisent des techniques psychologiques rodéesvrai
Messages d'amour, promesses, urgences, virements Western Union : tout est calé pour manipuler.
- La cybercriminalité naît uniquement de la cupiditéfaux
Le film montre des racines sociales : misère économique au Ghana, absence de repères, besoin d'argent facile.
Kojo, un adolescent déchiré entre survie et culpabilité
Daniel Atsu Hukporti porte le film sur ses épaules. Son personnage n’est ni un monstre ni une victime passive. Il arnaque, mais il doute. Il envoie des messages d’amour à Chantal tout en sachant qu’il ruine une famille. La performance de l’acteur évite tout pathos. On sent un garçon qui cherche une figure paternelle dans un monde où la misère pousse à la prédation. Le cinéaste filme cette réalité sans jugement moralisateur. Il montre la mécanique de l’arnaque, les scripts bien rodés, l’appât du gain facile. Mais il montre aussi la honte, la peur et l’envie d’ailleurs.
la vie quotidienne des brouteurs est restituée dans ses moindres détails : les chambres partagées, les téléphones portables prépayés, les faux profils Facebook, les virements western union. Le spectateur comprend comment on en arrive là, sans que le film ne devienne une leçon de choses.
Chantal et son fils, les victimes invisibles de l’escroquerie
De l’autre côté de l’Atlantique, Chantal tombe amoureuse d’un inconnu qui lui promet monts et merveilles. Elle vide le compte de son fils pour l’aider. C’est ce geste désespéré qui déclenche tout. Le fils, joué par Joey Boivin-Desmeules, décide de se rendre au Ghana pour confronter l’escroc. Ce choc entre deux continents donne au récit sa force. Le jeune homme incarne une génération qui refuse de subir. Il veut comprendre, voir en face celui qui a brisé sa famille.
Evelyne de la Chenelière compose une mère fragile, crédule, mais profondément humaine. Le film ne se moque jamais d’elle. Il montre comment la solitude et le besoin d’affection rendent vulnérable. Un témoignage que beaucoup de familles reconnaîtront. Les arnaqueurs utilisent des techniques psychologiques rodées. Ils savent parler, rassurer, promettre. Chantal n’est pas naïve. Elle est simplement malheureuse. C’est toute la nuance que capte le cinéaste.
Deux récits en miroir sur l’absence du père
Le film tire son titre de l’idée de paradis perdu. Le père de Kojo est mort en mer. Le fils de Chantal a grandi sans figure paternelle stable. Les deux jeunes gens cherchent des repères. Jérémy Comte entrelace leurs trajectoires avec une précision d’horloger. Il montre que la cybercriminalité a ses racines dans des blessures sociales profondes. La misère économique au Ghana, la solitude affective au Canada. Deux visages d’un même mal-être.
Une mise en scène maîtrisée entre deux continents
Le réalisateur québécois avait déjà impressionné avec son court-métrage « Fauve », nommé aux Oscars en 2019. Pour son passage au long, il ne se disperse pas. Les images sont soignées, parfois austères, mais toujours justes. La chaleur d’Accra et la grisaille de Montréal se répondent. La caméra capte les regards, les hésitations, les mensonges. On pense parfois au Denis Villeneuve de « Un 32 août sur Terre » pour cette même ferveur chez un jeune cinéaste. La comparaison est osée, mais pas usurpée. Comte a du métier et un vrai regard.
Le film interroge aussi notre rapport à l’argent et à l’amour à l’ère des réseaux sociaux. Pourquoi croyons-nous à ces belles promesses ? Comment la misère pousse-t-elle au crime ? Le cinéaste répond par la nuance : il n’y a pas de bons ou de méchants, seulement des êtres humains fragiles. Cette forme d’humanisme brut fait du bien dans un paysage cinématographique souvent manichéen.
À retenir :
– 🎬 « Paradise » est le premier long-métrage du Québécois Jérémy Comte.
– 💔 Il traite de l’arnaque sentimentale en ligne, un fléau qui explose depuis le confinement.
– 🌍 Le récit fait le lien entre la misère économique du Ghana et la solitude numérique au Québec.
– 🎭 Daniel Atsu Hukporti et Joey Boivin-Desmeules crèvent l’écran dans des rôles complexes.
– 🏆 Présenté à la Berlinale 2026, le film a séduit la critique française.
– 📍 Sortie nationale le 19 août 2026.
Un premier film ambitieux, fragile parfois, mais qui ne laisse pas indifférent. « Paradise » est une réussite parce qu’il ose montrer la complexité du mal. Il ne juge pas, il constate. Et cette rigueur mérite d’être saluée.
Pourquoi on croit aux belles promesses
C'est quoi exactement un brouteur ?
Le mot vient d'Afrique de l'Ouest. Désigne des jeunes qui passent leur vie sur Internet à arnaquer des Occidentaux, souvent par de fausses histoires d'amour.
Le film montre-t-il les vrais méthodes des arnaqueurs ?
Il les montre en détail : faux profils, messages prêts à l'emploi, virements Western Union. Le réalisateur a fait un long travail de recherche sur place.
Est-ce que Chantal est juste stupide de tomber dans le piège ?
Pas du tout. Elle est seule et malheureuse. Les arnaqueurs savent parler, rassurer, promettre. C'est de la manipulation psychologique, pas de la bêtise.
Ça vaut le coup de voir ce film ?
Si vous voulez comprendre comment on devient escroc et comment on tombe dans le piège, oui. Il évite la caricature et touche juste.
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Journaliste rémoise, 38 ans, formée à Sciences Po Strasbourg et au CFJ. Dirige TV MÉTROPOLE REIMS après douze ans dans les rédactions locales du Grand Est. Passionnée de terrain, de patrimoine et de course à pied le long du canal.